Sommes-nous déjà dépassés ?

 
Avec l’émergence de l’intelligence artificielle (ou IA) chacun y va de sa prédiction. Une nouvelle ère est-elle en approche ? Sommes-nous en train de donner corps à la singularité ? Doit-on limiter les IA, comme le prétendent certains, ou laisser libre-court à leur création ? Doit-on en avoir peur ? Doit-on s’en réjouir ? Sommes-nous déjà dépassés ? Vastes questions. Mais pour y répondre, encore faut-il savoir de quoi on parle.
 

Qu’est-ce qu’une intelligence artificielle ?

Selon Wikipedia, c’est l’ensemble de théories et de techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l’intelligence. Elle correspond donc à un regroupement de concepts et de technologies plus qu’à une discipline autonome constituée. L’intelligence artificielle fait appel, entre autres choses, aux réseaux neuronaux, à la logique mathématique (sous-discipline des mathématiques et de la philosophie) et à l’informatique. Elle recherche des méthodes de résolution de problèmes à forte complexité logique ou algorithmique. Par extension elle désigne, dans le langage courant, les dispositifs imitant ou remplaçant l’humain dans certaines mises en œuvre de ses fonctions cognitives.

Exemple d’intelligence artificielle

Fin 2006, sous la direction de David Ferrucci, directeur du département d’analyse et d’intégration sémantique chez IBM, le superordinateur Watson effectue ses premiers tests. Ils montrent que l’intelligence artificielle ne permet de répondre correctement qu’à 15% des questions du jeu télévisé Jeopardy! Deux années plus tard, Watson commence déjà à rivaliser avec les meilleurs participants. Le 16 février 2011, Watson remporte deux des trois manches du jeu en battant largement ses deux concurrents humains en gains cumulés. « L’objectif n’est pas de modéliser le cerveau humain » a déclaré David Ferrucci, « l’objectif est de construire un ordinateur qui puisse être plus efficace pour comprendre et interagir dans un langage naturel, mais pas nécessairement de la même manière que les humains le font. ».
Intelligence artificelle
IBM WATSON
Pour cette intelligence artificielle, la performance a résidé dans le fait de répondre à des questions de culture générale (et non un domaine technique précis) dans des délais très courts. Ce qui est loin d’être négligeable. A tel point qu’en 2014 IBM annonce qu’avec une seule machine (Watson) la multinationale combattra les maladies les plus coriaces de l’humanité (comme le cancer) et révolutionnera la médecine. Les résultats semblent si prometteurs qu’en février 2016, l’artiste et designer Aaron Siegel propose de faire de Watson un candidat à l’élection présidentielle américaine afin de lancer le débat sur « le potentiel de l’intelligence artificielle dans la politique ».
 
L’idée de « Watson for Oncology » (qu’on continuera à appeler Watson pour plus de simplicité) est d’aider les médecins à identifier rapidement les informations clés dans le dossier médical du patient, dans la documentation et dans les articles pertinents. Puis d’explorer les options de traitement pour réduire la variation indésirable des soins et redonner du temps à leurs patients. C’est ainsi qu’une unité d’IBM dédiée à cette noble mission a été lancée lors de la conférence HIMSS 2015.

Entre intelligence artificielle et artifice intelligent

En 2017, soit trois ans après qu’IBM ait commencé à vendre Watson pour recommander les meilleurs traitements contre le cancer aux médecins du monde entier, une enquête STAT a révélé que le supercalculateur ne répondait pas exactement aux attentes élevées qu’IBM avait créées (et annoncées) pour lui. STAT a examiné comment on a utilisé Watson pour traiter l’oncologie dans les hôpitaux du monde entier, de la Corée du Sud à la Slovaquie en passant par le sud de la Floride. Durant cette étude, des dizaines de médecins, cadres d’IBM, experts en intelligence artificielle et autres familiers avec la technologie sous-jacente de Watson ont été interrogées. L’article de fond a aussi inclus des entrevues avec des médecins qui ont déployé Watson dans d’éminents établissements de soins de santé ainsi que d’autres experts en soins de santé.
 
Alors succès ? Pas tout à fait. Watson est en gros encore aux prises avec l’étape fondamentale de l’apprentissage de différentes formes de cancer. Seules quelques dizaines d’hôpitaux ont adopté le système, ce qui est loin de l’objectif d’IBM d’établir une position dominante sur un marché estimé à plusieurs milliards de dollars. Et dans les hôpitaux étrangers, les médecins se plaignent que ses conseils soient biaisés en faveur des patients américains et des méthodes de soins. Tout un programme (et sans jeu de mot, pour le coup) !
 
Les entretiens suggèrent qu’IBM, dans sa ruée vers le renforcement de ses revenus, a « mis le paquet » sur un produit sans évaluer pleinement les défis de son déploiement dans les hôpitaux du monde entier. Bien qu’elle ait commercialisé Watson pour le traitement du cancer, IBM n’a publié aucun article scientifique démontrant comment la technologie affecte effectivement les médecins et les patients. En conséquence, ses défauts sont exposés et de nombreux médecins ainsi que des chercheurs affirment que le système, bien que prometteur à certains égards, reste peu développé, voire trop simple.
 
Selon l’enquête de STAT, les recommandations de traitement proposées par Watson ne sont pas basées sur les connaissances acquises à partir des données brutes analysées. Au lieu de cela, ces connaissances sont exclusivement induites par des superviseurs humains qui nourrissent laborieusement les informations de Watson sur la façon dont les patients doivent être traités. Alors que Watson possède prétendument la capacité d’identifier de nouvelles approches, dans la réalité le système ne crée pas de nouvelles connaissances et n’est artificiellement intelligent que dans le sens le plus rudimentaire du terme. En gros, il fait des relations entre des items, un peu comme n’importe qui.
 
En dépit d’être soutenu avec un financement majeur et un marketing imposant, Watson est largement en deçà de sa capacité à révolutionner les soins du cancer. Ses capacités réelles pour l’oncologie ne sont pas bien comprises par le public et même par certains hôpitaux qui l’utilisent. Il a fallu près de six années de travail minutieux de la part des ingénieurs IBM et des médecins associés pour former Watson à sept types de cancer. Et il est nécessaire de garder en permanence le système à jour avec les dernières connaissances.
 
Watson est conçu pour refléter le processus d’apprentissage humain grâce au pouvoir de la cognition. Ses dirigeants, dont certains ont été interrogés pour l’enquête STAT, attestent que Watson est sur une trajectoire ascendante et constitue une partie importante des affaires d’IBM. Ils ont admis que Watson en est encore à ses premiers balbutiements, mais qu’il se développe rapidement. « A la fin de cette année », selon un cadre haut placé, « le système offrira des conseils sur le traitement de 12 cancers, ce qui représentent 80 pour cent des cas dans le monde. »

Des hauts et des bas

Watson a eu des succès et des échecs rapportés dans les médias au cours des derniers mois. Ainsi Forbes révèle que le partenariat entre IBM et le MD Anderson Cancer Center de l’Université du Texas a atteint le point où ce projet de 62 millions de dollars prévus pour déployer Watson a été purement et simplement annulé. « Apprendre à lire une fiche est beaucoup plus difficile que ce que l’on pensait », a déclaré le chef de projet, notant que son équipe a passé d’innombrables heures à essayer de faire face aux particularités des dossiers médicaux. Bizarrement, le rapport Forbes a également noté que MD Anderson est toujours en conflit avec IBM pour non paiement et que son chef de projet n’a jamais obtenu l’approbation du département informatique pour la mise en œuvre d’une telle solution.
 
Intelligence artificelle
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Un rapport sorti au Japon l’année dernière affirmait que Watson aidait les chercheurs de Tokyo à détecter des leucémies, ce qui a permis ainsi de sauver la vie de (au moins) un patient. Spécifiquement, selon un rapport de New Delhi Television Limited (NDTV), la maladie était passée inaperçue en utilisant des méthodes conventionnelles. La patiente âgée de 60 ans avait mystifié des professionnels de la santé du Japon après que le dernier traitement – et tous les traitements antérieurs prescrits pour la maladie – se soit avéré inefficace. Les chercheurs ont soumis le cas à Watson qui, après avoir comparé son information génétique à 20 millions d’études cliniques en oncologie (qui avaient été téléchargées dans son système par des médecins de l’Institut des sciences médicales de l’Université de Tokyo), a conclu en quelques minutes que la patiente souffrait d’un type rare de leucémie et a recommandé un traitement différent (qui a réussi).
 
IBM a aussi développé très tôt un partenariat avec le célèbre hôpital du cancer Memorial Sloan Kettering. Selon des responsables d’IBM, « les cliniciens et analystes de Memorial Sloan Kettering s’associent à IBM pour former Watson Oncology à interpréter les informations cliniques des patients cancéreux et identifier des options de traitement individualisées et fondées sur des preuves qui exploitent les décennies d’expérience et de recherche de nos spécialistes ». Mais selon STAT, plusieurs médecins ont déclaré que la formation de Memorial Sloan Kettering injecte du biais dans le système, parce que les recommandations de traitement qu’il met dans Watson ne sont pas toujours conformes aux pratiques des médecins ailleurs dans le monde.
Watson, cette intelligence artificielle conçue et constamment développée par IBM, n’est pas exempte de défauts, loin s’en faut. Les nombreuses expériences de par le monde tendent à prouver qu’une telle IA n’est pas applicable partout. A chaque fois, l’homme doit l’aider à s’adapter pour comprendre et intégrer les réalités du contexte dans lequel l’IA gravite. Et parfois, en l’aidant, on biaise les résultats. C’est donc loin d’être une tâche facile.
 
Néanmoins IBM continue d’établir des partenariats et des relations dans le monde entier. La multinationale vient d’annoncer qu’elle avait conclu un accord de partenariat de 10 ans avec le MIT, pour une valeur de 240 millions de dollars. Les deux organisations vont créer un laboratoire commun de recherche en intelligence artificielle dans le but de faire progresser le matériel, les logiciels et les algorithmes de l’IA dans les soins de santé et la cyber sécurité, tout en explorant les implications économiques et éthiques de l’IA sur la société.
 

Effet d’annonce ou nouveau pas en avant ? Dans tous les cas, que ce soit Watson, AlphaGo, Bing, Siri, Alexa, Google ou la prochaine YAAI*, toutes ces intelligences artificielles vont devoir passer par beaucoup d’étapes avant de pouvoir effectivement tenir leurs promesses de valeur. Ce n’est pas pour demain, certes, mais qu’on ne s’y trompe pas, la révolution est en marche, elle est à notre porte et il va falloir faire avec. Alors sommes-nous déjà dépassés ? Au vu de ce qui précède et selon l’avis de nos experts, il semble bien que la machine ait encore besoin de l’homme. Pendant un certain temps du moins.

 
KABE

 

* = Yet Another Artificial Intelligence

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